Lau Yee-wa : Se faire entendre grâce à son roman Tongueless

Lau Yee-wa (劉綺華) est l’une des écrivaines qui comptent dans le paysage littéraire hongkongais d’aujourd’hui. Son roman《失語》(sat1 jyu5, traduit en anglais sous le titre Tongueless) est une satire féroce du milieu éducatif hongkongais confronté à l’usage croissant du mandarin comme langue d’enseignement aux dépens du cantonais. Déjà traduit avec succès en anglais en 2024, Tongueless figurait parmi les plus de 70 romans retenus pour la première édition du Prix littéraire Chommanard pour les femmes écrivaines, organisé en Thaïlande. En avril 2026, il en a été élu l’heureux lauréat. Cet entretien avec Lau Yee Wa, d’abord publié dans les pages du Elite Plus Magazine, nous permet d’en apprendre davantage sur cette jeune autrice, le contexte d’écriture de son roman, ses sources d’inspiration et ses projets d’avenir.

Tout d’abord, pouvez-vous nous parler brièvement de vous ?

Je suis née et j’ai grandi ici à Hong Kong, et j’ai étudié la littérature chinoise en cantonais à l’Université chinoise de Hong Kong. J’ai fait ce choix parce que mon anglais et mon putonghua (qui signifie littéralement « langue commune » et est un autre terme pour le mandarin) n’étaient pas très bons. Pour enseigner dans une école primaire ou secondaire à Hong Kong, un professeur de cantonais doit également maîtriser parfaitement l’anglais ou le mandarin. Or, comme je ne me sentais à l’aise dans aucune de ces deux langues, j’ai décidé de devenir éditrice.
À l’époque, je rêvais que ce métier me permette un jour d’exprimer mes idées, de publier des essais, des livres… Mais une fois entrée dans le secteur, je me suis rendue compte que je ne pouvais pas faire ce que je voulais, car mes supérieurs avaient tous des idées différentes. J’ai été très déçue de découvrir que ce n’était pas la voie professionnelle que j’imaginais.
J’ai démissionné de mon premier job, tout en ayant malgré tout acquis des compétences importantes. Après cela, je me suis remise à écrire de la poésie pour la première fois depuis l’université. Mais mes poèmes n’étaient pas terribles. J’aimais la poésie et j’en lisais beaucoup, mais je n’avais aucune confiance en moi et j’ai finalement arrêté. Puis un ami m’a dit : « Pourquoi n’écris-tu pas plutôt de la fiction ? » Il pensait que j’avais du talent et que la prose me conviendrait mieux. Alors, après cinq ans comme éditrice, j’ai de nouveau quitté mon emploi et je me suis mise à écrire de la fiction, ce que je fais depuis maintenant dix ans. Au début, j’écrivais des nouvelles. Tongueless est mon premier roman.
Je donne également des cours particuliers de chinois, notamment aux étudiants atteints de TDAH ou d’autres troubles d’apprentissage, ainsi que des ateliers d’écriture créative. Cela m’a beaucoup aidée pour développer l’intrigue et les personnages de Tongueless.

Titre original : 《失語》
Titre anglais : Tongueless
Autrice : Lau Yee-wa (劉綺華)
Date de publication : 2019
Synopsis : Tongueless suit le parcours de deux enseignantes rivales dans un lycée de Hong Kong, contraintes d’enseigner le mandarin plutôt que le cantonais sous peine de licenciement. Apolitiques et soucieuses de survivre et de s’épanouir dans leur milieu professionnel, Wai et Ling relèvent chacune le défi à leur manière. Wai, timide et impopulaire, se passionne pour l’apprentissage du mandarin. Ling pense quant à elle pouvoir contourner cette contrainte en cherchant à plaire à sa hiérarchie et à ses collègues. Wai finit par succomber à la pression et se suicide, laissant Ling seule face à ce bouleversement linguistique et politique majeur. Jusqu’où sera-t-elle prête à aller pour survivre dans un environnement professionnel aussi mouvant qu’impitoyable ?

Pourquoi écrivez-vous ? L’écriture est-elle pour vous un acte de préservation, de résistance, une forme d’introspection ou quelque chose dont vous avez besoin pour survivre ?

La raison pour laquelle j’écris est que j’ai découvert que l’écriture est la seule chose que je sais très bien faire. Comme je l’ai dit, après avoir obtenu mon diplôme universitaire, je pensais devenir éditrice car je ne pensais pas avoir les capacités requises pour être écrivain. Puis, au fil du temps, à mesure que j’écrivais et vendais mes nouvelles, ma confiance en mes capacités s’est accrue. J’ai même remporté des prix pour mes nouvelles [Note de l’éditeur : sa nouvelle « Le Requin » 〈鯊魚〉a remporté le Hong Kong Champion Award de création littéraire en chinois en 2016].
Je n’écris pas pour survivre. À Hong Kong aujourd’hui, je ne pense pas qu’on choisisse d’être écrivain pour survivre. C’est beaucoup trop difficile. J’ai choisi d’écrire pour mieux me connaître en exprimant mes pensées et mes idées.

Avec le recul, quels aspects de votre parcours ont façonné dès votre plus jeune âge votre relation à la langue, et tout particulièrement au cantonais ?

Quand j’étais enfant, à l’école primaire et secondaire, j’avais peur de l’anglais. Mon anglais était si mauvais que j’ai choisi de faire des études de chinois à l’université. Mais à Hong Kong, l’anglais est une langue très présente. Tous les documents sont rédigés en anglais, et si vous parlez mal la langue, vous perdez beaucoup d’opportunités d’emplois. À l’inverse, si votre anglais est bon et que vous avez un accent britannique ou américain, les gens penseront que vous appartenez à la classe sociale supérieure.
Pour ma part, je parle très bien le cantonais. C’est ma langue maternelle. Je suis à l’aise pour parler et écrire dans cette langue. Je me sens maladroite et moins sûre de moi lorsque je converse en anglais ou en mandarin, ce qui peut souvent me désavantager. Beaucoup de celles et ceux qui ressentent la même chose que moi s’inscrivent à des cours particuliers d’anglais et essaient d’obtenir des qualifications, comme l’IELTS. De plus, depuis la rétrocession en 1997, le putonghua (ou mandarin) est devenu beaucoup plus important.

Les éditions hongkongaise et taîwanaise de 《失語》.

Cela nous amène à votre roman, Tongueless, dont le titre est évocateur. Que signifie ce titre pour vous ? Sert-il de métaphore sociale ? Aurait-il aussi bien pu s’appeler Silence ?

Le nom chinois de mon roman, 《失語》, se traduirait [NdE : en français] par muet, aphasique. En fait, ce n’est pas le premier titre que j’avais trouvé : à l’origine, je l’avais juste appelé Professeur de chinois ! Mais mes amis m’ont dit que c’était vraiment trop rasoir, alors on en a discuté ensemble et j’ai trouvé que《失語》était effectivement bien meilleur, plus proche du sens que je voulais transmettre.
Le titre Silence que vous proposez est également très intéressant, mais j’ai utilisé Tongueless comme titre parce que je ne pense pas que je reste silencieuse dans mon livre. Je pense aussi que les Hongkongais ont un grand besoin de parler, mais qu’ils sont souvent comme étranglés et incapables d’exprimer leurs pensées.
Dans mon écriture, je choisis délibérément de ne pas exprimer tout ce que je pense car je veux laisser mes lecteurs avec des interrogations. Je ne souhaite pas apporter de réponses toutes faites, sinon ce ne serait plus de la littérature. J’espère que mon livre pourra susciter en eux un questionnement. En ce sens, mon livre peut effectivement être considéré comme une métaphore : il sert de miroir à mes lecteurs et à moi-même pour nous amener à réfléchir sur nous-mêmes. C’est ce que je souhaite accomplir.

Que voulez-vous transmettre d’autre à travers cette histoire ?

J’ai peur qu’à l’avenir notre langue maternelle, le cantonais, disparaisse. Aujourd’hui, dans la province chinoise du Guangdong, la majorité des gens parle encore cantonais, mais je ne suis pas sûre que la prochaine génération connaîtra encore la langue, car les jeunes d’aujourd’hui refusent de la parler. Maintenant, le mandarin est aussi enseigné dans les écoles à Hong Kong et le cantonais, qui est pourtant notre langue maternelle, pourrait progressivement disparaître.
C’est la raison pour laquelle j’ai écrit mon roman. J’étais également curieuse de savoir ce que les Hongkongais pensaient de notre langue. En tant que professeur particulier, je le constate directement dans les cours de langue que je donne à domicile. Certains parents ne respectent plus du tout le cantonais, ils me demandent d’utiliser le mandarin lorsque j’enseigne le chinois. Certaines familles ne parlent qu’anglais à la maison et les enfants étudient en anglais dans des écoles internationales. Ils parlent alors très mal le cantonais et ne me comprennent pas quand je leur parle dans cette langue.
Pourtant, ce sont des Hongkongais comme moi, et leurs parents sont des Hongkongais de souche. Pourquoi pensent-ils que le cantonais n’est pas important ? J’ai écrit mon roman pour faire face à ma propre incompréhension et essayer de donner un sens à tout cela.

Votre roman suit deux enseignantes, Ling et Wai, confrontées au climat hyper concurrentiel et aux évolutions politiques en cours dans le milieu éducatif hongkongais [NdE : Ling cherche avant tout à grimper les échelons dans son école et à faire en sorte que ses élèves passent d’une classe à l’autre sans changer leurs habitudes linguistiques. Wai, au contraire, s’impose volontairement un emploi du temps plus chargé et une diction parfaite en mandarin dans le but de garder son emploi, ce qui la rend mal vue de ses collègues.] Vous nous avez dit qu’une grande partie de l’intrigue est tirée de votre expérience personnelle. Qu’en est-il des personnages ? Vous identifiez-vous plus à l’une qu’à l’autre ?

Beaucoup de gens me posent cette question. En fait, je pense que je m’identifie aux deux ! Je pense que les Hongkongais sont assez intelligents : nous pouvons nous adapter à n’importe quel environnement. Nous savons comment naviguer, comment plaire, mais nous n’adhérons à aucune valeur fondamentale.
Je pense que, d’une certaine manière, je ressemble davantage à Wai parce que je suis quelqu’un qui, comme je l’ai dit, manque de confiance en soi, surtout en matière de langues… même si, après avoir passé de nombreux entretiens, je suis finalement devenue plus à l’aise !
Par ailleurs, je n’aurais jamais pensé que mon livre serait traduit dans d’autres langues [NdE : le roman a été traduit en anglais, en thaï et en indonésien], et j’ai été surprise qu’il ait si bien marché à Taïwan. J’ai donc voulu travailler dur pour améliorer mon mandarin et mon anglais afin de pouvoir parler aux Taïwanais et à des gens d’autres pays. En fin de compte, ce roman m’aura aussi permis d’apprendre à confronter mes peurs.

Les éditions anglaise et américaine de 《失語》.

Quelle partie de votre roman avez-vous trouvée la plus difficile à écrire ?

Je pense que la deuxième partie a été la plus difficile, sans doute parce que c’est mon premier roman. Avant cela, je n’écrivais que des nouvelles, donc le premier jet a été un désastre. Dans la première partie, j’ai simplement laissé l’intrigue se dérouler et c’était intéressant de voir où elle allait. Mais la deuxième partie est beaucoup plus longue et j’ai trouvé sa structuration beaucoup plus difficile. Je lisais ce que j’avais écrit, puis réécrivais, relisais puis réécrivais, et je me rendais compte que je ne savais plus de quoi je parlais. Je n’arrivais plus à trouver le thème principal après avoir écrit les premiers jets. Pour moi, cette deuxième partie a vraiment été la plus difficile à écrire, jusqu’à ce que je puisse donner un sens à tout ça et fusionner les deux parties. Il m’aura fallu cinq ou six brouillons avant d’être satisfaite de la version finale.

Avez-vous rencontré des problèmes avec la traduction de Tongueless ?

À Hong Kong, bien que nous parlions maintenant le mandarin en plus du cantonais, notre chinois écrit est principalement cantonais. Donc, Tongueless a été écrit dans cette langue. Les dialogues étaient en cantonais, mais aussi en anglais parce qu’à Hong Kong, c’est ainsi que nous parlons : nous mélangeons les langues et je voulais refléter au mieux notre façon de parler et de vivre au quotidien.
Mais lorsque mon roman a été publié à Taïwan, la langue a dû être changée en mandarin car les lecteurs taïwanais ne comprennent pas le cantonais. J’ai donc changé certains dialogues en mandarin, mais j’ai aussi conservé quelques expressions en cantonais et un peu d’anglais pour préserver et transmettre cette saveur locale de Hong Kong.

Y a-t-il des auteurs qui vous ont influencé dans votre écriture ?

J’aime beaucoup l’œuvre de Dostoïevski, en particulier Crime et Châtiment. Il exprime ses points de vue à partir de l’état psychologique de ses personnages, et j’ai beaucoup appris de son style d’écriture. Lorsque j’étais étudiante à l’université, j’étais aussi très intéressée par la théorie postcoloniale. Mais à l’époque, je ne m’imaginais pas encore écrire de roman. Puis j’ai découvert l’essayiste Rey Chow (周蕾), une universitaire et critique de cinéma et de fiction chinoise originaire de Hong Kong, qui développe l’idée que Hong Kong a été colonisée non pas seulement par la Grande-Bretagne, mais aussi par la Chine. Ses écrits ont profondément résonné en moi.

Les éditions thaïlandaise et indonésienne de 《失語》.

Comment pensez-vous que les différentes générations de la société hongkongaise interprètent Tongueless ? Ceux qui ont grandi avant 1997 et ceux qui ont grandi pendant les manifestations de 2014 et 2019 ont-ils le même ressenti ? Comment imaginez-vous votre public ?

Je ne m’adresse pas à un public particulier, mais votre question est très stimulante. J’ai moi-même grandi avant 1997 et, à l’époque, les écoles de Hong Kong utilisaient principalement l’anglais comme langue d’enseignement. Être anglophone permettait alors d’obtenir de bons emplois et de gagner beaucoup d’argent. Les personnes anglophones occupaient les couches supérieures de la société. Elles étaient et sont encore aujourd’hui favorables aux institutions en place. D’un certain côté, elles veulent simplement protéger ce qu’elles ont acquis.
Celles et ceux qui ont grandi dans les années 90, autour de la rétrocession de 1997, voulaient défendre et promouvoir les idéaux de démocratie et de liberté d’expression. À cette époque, nous avions encore le droit de nous exprimer, mais depuis nous sommes devenus beaucoup plus prudents. À la fin de la colonisation, le Royaume-Uni nous a accordé un droit de vote à l’échelon local. Beaucoup de Hongkongais qui ont grandi à cette période tiennent toujours à ces droits, mais ils ne se voient plus militer. Ils vont peut-être participer à une manifestation ou écrire quelque chose sur les réseaux sociaux… Mais ils sont différents des jeunes de 2019, qui ont vu ce qui arrive à ceux qui tentent de perturber le système. C’est une époque révolue pour Hong Kong.
Aujourd’hui, avec ce changement d’attitude, tous les Hongkongais qui avaient autrefois peur d’aller en Chine continentale vont désormais y faire leurs achats et profiter des meilleurs hôtels parce qu’ils sont moins chers qu’à Hong Kong.
J’ai une amie qui dit que mon roman est déjà dépassé. Il faut se rappeler que je l’ai écrit il y a maintenant sept ans. Elle dit qu’en 2019, les gens étaient beaucoup plus politisés qu’aujourd’hui. Pourtant, je pense qu’elle a tort, car les gens réfléchissent toujours à ces questions, même s’ils en parlent moins. Et je veux que les générations futures connaissent notre passé. Une autre amie qui a un enfant ne souhaite pas aborder ces sujets avec sa fille. Elle ne veut pas qu’elle se mette en tête des idées qui pourraient la conduire en prison.

Travaillez-vous actuellement à un autre roman ?

Oui, j’ai terminé un thriller de science-fiction qui est en cours de lecture chez des éditeurs. Comme pour mon premier roman, j’ai essayé de me poser certaines questions, et donc aussi à mes lecteurs. Je pense que c’est ce que la littérature doit faire. Lors de l’écriture, il m’est arrivé de me demander si ce que j’écrivais était vraiment de la littérature ou juste un simple polar futuriste. Mais cette distinction reviendra au lecteur et à ses motivations propres : se divertir, prendre du plaisir ou en apprendre davantage sur soi-même. J’essaie d’encourager un questionnement, mais au final tout dépend du lecteur.
Ces jours-ci, j’ai commencé à réfléchir à un troisième livre et à le planifier. Ce sera un roman historique couvrant les 30 dernières années de la vie à Hong Kong. Encore une fois, je ne pense pas vraiment à ce que mon public veut lire, mais plutôt à ce que je veux écrire et aux idées que je veux explorer.

Lettres de Hong Kong tient à remercier Lau Yee-wa et Elite Plus Magazine pour leur accord donné à la publication de cet entretien.

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